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Moi, artiste ?

vendredi 20 novembre 2009, par Samuel Aubin

Chère Margot,

En préambule aux réflexions que m’inspirent tes questions, je voudrais m’arrêter sur le mot « artiste ». C’est un mot dont je me méfie. Il met dans une case des pratiques, des façons d’envisager la vie qui, à mon sens, supportent assez peu d’être rangées dans des cases. Je ne me dis jamais à moi-même que je suis artiste. Ce n’est pas comme ça que je me vois. Car me le dire serait circonscrire un état d’esprit qui a besoin de grands espaces. Je me sens étriqué dans ce mot. Je l’utilise, bien entendu, mais c’est plutôt par défaut. Et s’il y en a qui accordent la primauté à l’étiquette, j’imagine que nous sommes nombreux à garder ce mot à distance.

Mais reprenons tes questions : Quelle est la motivation d’un artiste qui prend le risque de fragiliser sa pratique en déplaçant son lieu de création et en se confrontant, de ce fait, aux contraintes d’un nouveau lieu:Qu’est-ce que cela déplace dans sa propre pratique ?

La première réflexion que m’inspire cette question concerne l’argent, la vie matérielle. Et, du même coup, la question professionnel/amateur qui, à mon sens, est une question cruciale dans les pratiques artistiques aujourd’hui. Car s’il est des artistes (ah oui, tiens, moi aussi j’utilise le mot...) vivant de leurs oeuvres et allant, de surcroit, s’installer dans un établissement scolaire pour y travailler, la plupart le font car c’est aussi un moyen de poursuivre leur travail de création tout en s’assurant un revenu. Car comment poursuivre ses propres travaux et recherches si ceux-ci rapportent peu ou pas d’argent ? La résidence d’artiste est une réponse à cette question. C’est donc une des motivations de l’artiste même si, la plupart du temps, il se passionnera par ailleurs à chercher les moyens de mettre en partage sa pratique là où il est en résidence.

A ta question sur le risque de fragiliser sa pratique en déplaçant son lieu de création, j’ai envie de répondre qu’à titre personnel je n’ai pas de lieu de création fixe. J’ai, par ailleurs, des pratiques très variées au sein de ma pratique de cinéaste. J’écris, je filme, parfois seul, parfois en équipe, je monte des images, je monte du son, j’ai des relations avec des producteurs, des financeurs, j’ai des échanges avec d’autres cinéastes, et aussi avec des écrivains, des plasticiens, des acteurs, des musiciens, des livres, des films : tout cela fait partie de mon atelier, tout cela nourrit mon travail. Je n’ai donc pas un seul lieu de création, et mon atelier est un peu partout : j’écris à mon bureau mais aussi dans les cafés, dans le train. Sans compter que je conduis très souvent ma caméra vers l’autre, loin de chez moi, elle me permet de rencontrer et de me révéler le monde. C’est donc en permanence que je « prends le risque de fragiliser ma pratique » car c’est dans ce frottement que peut naître une relation féconde entre mon élan de filmer et ce qui est filmé. Pour moi, le geste de cinéma révèle cette relation et lorsqu’il s’articule, par le montage, avec d’autres gestes de cinéma, il donne naissance à un film. Pour autant, j’aime aussi ma tour d’ivoire. Mais j’ai besoin d’y amener des matériaux, des récoltes issues du frottement avec le monde. Alors, être en résidence dans un collège, y installer mon atelier et rencontrer les élèves, les profs, c’est poursuivre ce travail. Bien entendu, si je peux partager certains aspects de ma démarche, de mon travail, je garde en moi d’autres aspects parce qu’ils sont trop fragiles, encore trop incertains dans mon esprit. Mais je ne calcule pas ce que je partage ou non. C’est une question d’intuition.

Je dois peut-être préciser que j’ai été amené très tôt à partager ma pratique et mes savoirs-faire de cinéaste avec des groupes en milieu scolaire et autres. Outre des interventions dans les dispositifs d’éducation à l’image, j’ai accompagné de nombreux groupes pour la réalisation de courts-métrages en work-in-progress. Ces ateliers de réalisation m’ont énormément appris sur mon propre travail. Je dirais même que j’ai en partie affiné mes capacités de mise en scène et de relation à ce qui est filmé grâce à ces ateliers. Pour autant, je ne passerais pas ma vie à faire des interventions et des ateliers. Je peux m’y consacrer parce que je fais des films par ailleurs. C’est très important, très très important.

Alors, pour revenir à ta question : oui exposer son processus de création dans un établissement scolaire peut être destabilisant et il faut prendre garde à ne pas trop s’y fragiliser. Dans le même temps, c’est parce que c’est déstabilisant et fragilisant que cette exposition peut être féconde pour l’oeuvre en cours. J’ajouterais qu’il y a une dimension politique à se placer en tant que créateur dans les lieux d’éducation que sont les établissements scolaires. Une dimension politique qui concerne l’émancipation des élèves et qui concerne la capacité de l’art à préserver sa propre liberté face à une industrie culturelle qui tente d’absorber toute démarche artistique dans un processus marchand et qui, à ce titre, est naturellement tentée d’orienter les oeuvres pour qu’elles répondent aux besoins du marché. Ce sont toutes ces raisons qui me donnent envie de me frotter au réel d’un établissement scolaire et de m’intéresser aux questions éducatives et pédagogiques qui l’animent.

J’espère que ces réflexions t’auront apporté quelques éléments de réponse. Tout cela mériterait, bien entendu, de plus amples développements.

Bien à toi, Samuel

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1 Message


26 novembre 2009 15:30, par Margot Cauquil-Gleizes

> Moi, artiste ?

Cher Samuel,
je vais prendre le temps de te répondre. Ta réflexion est dense et mérite que je me pose à tête reposée pour l’envisager selon toutes ses faces...

Je suis avec les 6A, on est sur deux trois ateliers différents avec Jocelyne et Thierry. Le travail avance, et les situations se densifient. Tout ce qui ce qui se vit là est extrèmement riche.

Gilles Raynaldy, "artiste"photographe en résidence l’année dernière, est avec nous ; et est impressionné par le travail des caméras stylos et toute la poésie qui se dégage des lettres vidéos.

A bientôt Samuel, et belles rencontres...

Margot

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